Mardi 15 mai 2007

La scène se passe au tribunal correctionnel de Paris : quelques prévenus passent en comparution immédiate. Dans la salle, un jeune homme s'installe et écoute en prenant des notes. Peu à peu, la curiosité de voir la justice à l'oeuvre laisse place à un malaise grandissant. Cette impression diffuse de voir défiler une cour des miracles, en simple spectateur, presque voyeur.

 

Un an ferme pour un ordinateur

Le premier jugement pose l'ambiance : un SDF d'une quarantaine d'années, toxicomane, comparaît pour avoir volé un ordinateur et un appareil photo numérique, au sixième étage d'un immeuble du huitième arrondissement. Comment a-t-il fait ? Il a tout simplement escaladé un échafaudage en construction. Problème : il était sous mise à l'épreuve, après avoir été condamné pour des faits identiques en avril. Son casier judiciaire fait 11 pages, il a passé 17 ans en prison et affiche un beau palmarès de 31 condamnations.

Le procureur (je n'aimerais pas avoir pour métier d'être "le méchant" tous les jours) souligne que "l'individu ne remet pas en cause son comportement". Il requiert 8 mois de prison. Ce sera finalement un an ferme. Quand on l'emmène, l'homme hurle.

A quoi sert une telle peine ? Après 17 ans en prison, on doute qu'une année supplémentaire change quelque chose. Et, après tout, aucune des condamnations antérieures n'impliquait des violences... Alors quoi ? Je continue de m'interroger.

 

Ce serait drôle, si ce n'était pas si triste

Etonnant de voir comme certains prévenus s'enferme dans des positions absolument indéfendables. Comme des enfants pris sur le fait, ils se replient sur eux-mêmes et nient. Ils nient, nient et nient encore, contre tout bon sens. Puis ils s'effondrent et avouent en bloc. On ressent un peu de soulagement pour eux, voire une certaine empathie.

Le premier cas doit être d'une banalité affligeante. Arrêté au volant d'une voiture non assurée, de nuit alors qu'il roulait sans phares et avec un taux d'alcolémie trop élevé, et surtout sans permis, l'homme baisse les yeux. Il a déjà été arrêté dans des circonstances similaires en mars et en avril. Trois fois en trois mois. Et il nie : non, il ne conduit pas régulièrement. La faute à pas de chance... Le procureur insiste, le prévenu tient bon. Un peu, encore un peu. Finalement, il baisse un peu plus les yeux et admet.

Plus rocambolesque encore, la comparution de deux Roumains interpellés de nuit en train de voler du cuivre sur un chantier. Ils n'ont rien fait. Les policiers sont des menteurs. La "femme policier" a pris les métaux, les a mis dans un sac et les leur a donnés. Les empreintes digitales ? la police s'est trompée. Le casier judiciaire de l'un des deux ? ce n'est pas lui. Plus fort encore, ce dernier prétend être atteint d'une cirrhose du foie, de l'hébatite B, de la tubercolose et sujet à des crises d'épilepsie. Pourtant, la visite médicale n'a rien confirmé. Les deux jeunes s'obstinent jusqu'au dernier moment, où ils se mettent à pleurer, admettent "avoir fait une bêtise", et disent qu'ils veulent retourner en Roumanie.

 

Un avocat comme dans les films

Dans la plupart des affaires, les avocats commis d'office font le strict minimum. Leurs "clients", ils les défendent parfois plus que mollement.

Soudain, vers la fin de l'après-midi, coup de théâtre. Un avocat, un vrai, apparaît. Un payé par l'accusé. Je peux vous assurer qu'on sent la différence. Il se lève, commence à marcher et parle en faisant de grands gestes. Point par point, il montre les failles de la procédure. Soudain, cette petite salle devient le décor d'un film ou d'une série policière. (A la différence notable que personne ne s'écrie : "Objection !" à tout bout de champ comme l'imposent ces agaçants scénaristes...) Au final, il parviendra à faire relaxer son client "au bénéfice du doute".

La chute est encore plus savoureuse. A la sortie, je l'entends parler avec la femme de ce dernier : "Je ne sais pas s'il le méritait", dit-il. Elle s'offusque, assure que si ; il lui réplique d'un air entendu : "Ouais, ouais..."

 

par Aymeric publié dans : A plus d'un titre 1.0
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Dimanche 13 mai 2007

Devinette : quel hebdo titre cette semaine "Le président" ?

Vous aurez évidemment repéré le piège, puisqu'ils sont deux à le faire. A ma droite, Le Point, à ma gauche (enfin...), L'Express. La coïncidence est amusante, même si cette simplicité un peu solennelle était prévisible. D'accord, on ne peut pas tellement leur en vouloir, Nicolas Sarkozy vient d'être élu, le titre s'impose presque. On pourrait même leur reconnaître le bon goût de ne pas avoir titré "Sarkozy président", tout à fait juste du point de vue de l'information, mais qui sonne un peu trop "slogan" tout de même !

 

En fait, il n'y aurait pas eu grand chose à dire sur ce petit bégaiement dans les kiosques si l'histoire ne se répétait pas étrangement. Je dis l'histoire, c'est au sens d'anecdote ; le terme d'actualité serait plus approprié. Car l'actualité se répète. Pas plus tard qu'il y a quinze jours, les deux hebdomadaires sus-nommés avaient déjà rendu des copies très similaires (sans qu'on puisse dire hélas lequel était le copieur).

Heureusement, le ridicule ne tue pas. Mais le mimétisme, peut-être. Surtout dans la presse... Tiens, nouvelle devinette (ne regardez pas tout de suite l'image) : seriez-vous capables de dire de mémoire lequel avait opté pour "Sarkozy peut-il perdre ?" et lequel avait préféré "Peut-il être battu ?" Hum ! pas facile. C'est bonnet bleu et bleu bonnet...

Quant à leurs confrères du Nouvel Observateur, ils avaient joué les cancres de la même façon, en proposant une version à peine différente : "Peut-elle le battre ?" A eux trois, ils ont donné une image claire d'un certain formatage de la presse française.

Bon, d'un autre côté, c'était plutôt drôle !

 

par Aymeric publié dans : A plus d'un titre 1.0
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Vendredi 11 mai 2007

Passage-éclair à Bruxelles, hier. En Thalys, ça ne prend qu'1h20 d'y aller. L'occasion de quelques rencontres intéressantes au Parlement européen (qui est - comme chacun sait - officiellement à Strasbourg)...

Bronislaw Geremek, par exemple, dont on ne sait plus tellement s'il est toujours eurodéputé ou non depuis que la Diète polonaise a annoncé la perte de son mandat. La raison de cette sanction ? Il a refusé de signer une déclaration obligatoire affirmant qu'il n'avait pas collaboré avec les anciens services secrets soviétiques. Pour cette figure de la lutte anticommuniste dans son pays, la loi qui l'impose est une "violation des droits civiques". Et l'affaire est bien ironique...

Gérard Onesta, ensuite, vice-président du Parlement et appartenant au groupe des Verts, qui nous a présenté son "Plan A+" destiné à relancer le processus constitutionnel mis à mal depuis un certain 29 mai 2005... Bon vendeur, convaincant. Peut-être un peu trop. Il faudrait voir quels sont les autres projets.

De l'intervention de Gilles Savary (PSE), je retiens surtout que les clivages gauche-droite à la française n'ont décidément pas grand sens au niveau européen. Reste à savoir si ses critiques du système français seraient les mêmes "au pays", lui qui était l'un des porte-parole de Ségolène Royal durant la campagne présidentielle.

Regards de correspondants

Mais de tous les échanges, le plus intéressant a été celui avec Christophe Garach (pigiste au Parisien) et Jean Quatremer (journaliste à Libé). De leur expérience de correspondants à Bruxelles, il ressort une certaine vision du traitement réservé à "l'Europe" dans notre presse nationale. L'enthousiasme du second ne suffit pas à masquer une certaine désillusion, tant il est visiblement difficile pour eux de placer des articles dans leurs journaux respectifs.

Pourquoi cela ? Parce qu'on ne parle pas de l'Union européenne en France. Ou mal. Selon les journaux, c'est compliqué et ça n'intéresse pas les lecteurs. Ce qui est possible. Mais peut-être aussi qu'à force de ne pas en parler, on finit par ne vraiment rien y comprendre et ne pas s'y intéresser... non ?

C'est bien simple, quand on parle d'Europe chez nous, c'est soit pour évoquer une discussion qui ne risque pas d'aboutir avant (au mieux !) deux ou trois ans, soit pour signaler une directive dont on n'a pas parlé auparavant (et qui semblera donc imposée par une force extérieure), soit pour rappeler que la France devra encore payer des indemnités car elle n'applique pas ces fameuses directives. Valorisant, n'est-ce pas ?

Mais bon, c'est vrai : "l'Europe, c'est compliqué et ça n'intéresse personne"...

 

par Aymeric publié dans : A plus d'un titre 1.0
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Jeudi 22 février 2007

Grégory Michel*, professeur de psycho-pathologie à l’université Victor Segalen Bordeaux-II et psychologue à l’hôpital Robert-Debré à Paris, a participé à l’éla-boration de la future plaquette de l’Education nationale sur les "jeux dangereux" (jeu du foulard, jeux d'agression, etc.) en milieu scolaire.

Qui sont les enfants touchés par les jeux dangereux ?

On estime que 12 à 14 % des adolescents les ont essayés, mais c’est difficile de dresser un "profil". On a longtemps cru que ceux qui pratiquaient le jeu du foulard avaient des tendances suicidaires, alors que c’est le contraire ! Ce sont des enfants très curieux, qui ont un besoin de sensation et d’existence.

 

Y a-t-il des signaux d’alerte ?

Oui, on commence à mieux les connaître. Des marques rouges au niveau du cou, des somnolences, des bourdonnements, des picotements dans les yeux peuvent être provoqués par le jeu du foulard. Mais c’est seulement l’addition de ces phénomènes qui doit inquiéter. D’autres "jeux", comme la tomate, ne laissent en revanche aucune trace.

 

Peut-on voir dans ces actes une modification du rapport à l’autre ?

Dans le cas des jeux d’agression, très clairement. L’autre n’est pas reconnu dans sa souffrance. Il y a une mise à distance assez effrayante, un détachement émotionnel, une absence complète d’empathie.

 

Ces pratiques ont-elles augmenté ces dernières années ?
Beaucoup de "jeux" existent depuis longtemps, mais leur diversité est assez spectaculaire aujourd’hui. Il y a une créativité morbide très inquiétante. Et on observe une plus grande précocité chez les enfants. De plus, la technologie a des effets pervers : on filme ses actes de violence comme une preuve. C’est une exhibition, un trophée.

 

Ces "jeux" auraient-ils un rapport avec des "rites initiatiques" ?

Bien sûr : ils touchent souvent l’identitaire. L’adolescent est à une période de transition, il a besoin d’expérimenter ses limites. Sans compter la pression du groupe, qui conduit à des formes de bizutage. La plupart des "jeux" permettent d’affirmer sa virilité.

 

Les garçons sont donc plus touchés que les filles ?

Dans le cas des jeux d'agression physique, oui. Mais il existe aussi une violence psychologique... On emploie parfois le terme de "bullying", qui correspond à un harcèlement moral, sous forme de rumeurs ou de remarques dépréciatives répétées. Cette violence-là touche beaucoup plus les filles.

 

La prévention est-elle possible ?

Il y a un risque réel, en se contentant d’actions informatives, d’inciter les adolescents à essayer ces "jeux". Une autre erreur serait de prendre un angle moralisateur – ce serait ne rien comprendre à leur psychologie. La meilleure prévention est "globalisante", c’est-à-dire qu’elle comprend l’enfant et son environnement. Il faut initier le débat et permettre la communication avec les jeunes sur ces sujets.

 

* Auteur de La Prise de risque à l’adolescence (ed. Masson) et Personnalité et développement du normal au pathologique (ed. Dunod).

par Aymeric Christensen publié dans : A plus d'un titre 1.0
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Mercredi 21 février 2007

Jean-Paul Huchon a été condamné hier par le tribunal correctionnel de Paris à six mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité pour "prise illégale d’intérêt". Il va faire appel.

 

 

Les journalistes auront attendu en vain : pas plus Jean-Paul Huchon que sa femme, Dominique Le Texier, ou leur avocat ne se sont présenté hier au Palais de justice de Paris. Le tribunal correctionnel rendait son jugement contre le président socialiste de la région Île-de-France, dans l’affaire de marchés passés entre le conseil régional et trois sociétés employant son épouse. L’attente était telle que le passage d’Eric Halphen devant le mur de photographes n’a provoqué qu’indifférence.

Verdict : Jean-Paul Huchon a été condamné à six mois de prison avec sursis, un an de "privation des droits civiques et civils"  – c’est-à-dire d’inéligibilité – et 60.000 euros d’amende.

L’homme politique a été reconnu coupable d’avoir poussé la collectivité qu’il dirige depuis 1998 à passer quatre marchés publics dans des conditions suspectes en 2002 et 2003. Pour un montant total de 170.600 euros, la région avait alors choisi les sociétés de conseil et de communication Image publique, Sertis et LM Festivals, alors que sa femme travaillait pour ces entreprises.

Dominique Le Texier a été condamnée à quatre mois de prison avec sursis et 20.000 euros d’amende pour "recel de prise illégale d’intérêt". Michel Sajn, chef d’entreprise à la tête d’Image publique au moment des faits, et Dominique Merchez, ancien responsable des marchés au conseil régional, ont, eux, été relaxés. Le tribunal n’a par ailleurs pas jugé illégal l’emploi par l’élu de son épouse au sein de son cabinet, en 2004.

La peine d’un an d’inéligibilité de Jean-Paul Huchon est lourde : elle correspond à celle d’Alain Juppé en 2004, pour le même délit de "prise illégale d’intérêt".

 

Une peine suspendue par l'appel

Lors du jugement, les magistrats du tribunal correctionnel de Paris ont critiqué avec sévérité le "comportement" de Jean-Paul Huchon, estimant qu’il "participe inévitablement à la dégradation de l’image des responsables politiques". Ils ont aussi fustigé la "vaine tentative, particulièrement maladroite" de l’élu de faire croire à la cour "qu’il ignorait tout des activités professionnelles de sa femme".

La décision de Jean-Paul Huchon de faire appel suspend l’exécution des peines. Il n’est donc pas obligé de démissionner de ses mandats actuels de président de région et de maire adjoint de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines).

Au cours de son procès, du 8 au 15 janvier, Jean-Paul Huchon avait contesté les faits qui lui sont reprochés et s’était dit touché dans son "honneur", n’ayant "jamais été incriminé pour la moindre faute" en 37 ans de carrière.

C’est sans doute afin d’empêcher que cette condamnation ne suscite une audience médiatique trop forte que l’homme politique ne s’est pas présenté hier, de même que son épouse et son avocat. Pas d’images, pas de déclarations. Pas de vagues.

 

par Aymeric Christensen publié dans : A plus d'un titre 1.0
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Mardi 20 février 2007

"C’est avec des hochets qu’on mène les hommes", disait Napoléon à propos d’une de ses créations : la Légion d’honneur. Souvent décriée ou mo-quée, la médaille est pourtant observée avec déférence, en té-moigne la polémique autour de l’annonce par Me Francis Vuillemin, avocat de Maurice Papon, de son intention d’inhumer l’ancien fonc-tionnaire de Vichy avec sa croix de commandeur. Cette déclaration a été qualifiée de "choquante", à droite comme à gauche.

L’ordre national de la Légion d’honneur est "une marque de reconnaissance de l’Etat envers les citoyens méritants", explique José Tomas, chef du Bureau de gestion des membres des ordres nationaux et de la médaille militaire. Elle a pour but de récompenser le mérite mis au service de la France, que ce soit à titre civil ou sous les armes. La proposition se fait le plus souvent par ministère et doit être examinée par le conseil de l’ordre puis acceptée par le président de la République, grand maître de l’ordre. "Cette procédure est la plus simple, poursuit ce fonctionnaire qui voit passer tous les dossiers dans son bureau étroit de la rue de Solférino, à Paris. C’est pourquoi il n’y a aucune raison d’exclure, par exemple, les chanteurs, dont la nomination fait souvent polémique. De toute façon, le mérite est par définition subjectif."

Trois grades (chevalier, officier, commandeur) et deux dignités (grand officier, grand’croix) composent la Légion d’honneur, dont le nombre de membres fluctue autour de 113000. Un avancement n’est possible qu’en récompense de mérites nouveaux, selon des délais réglementés (huit ans puis cinq ans pour avancer en grade, trois ans pour être élevé en dignité). En cas d’"actes attentatoires à l’honneur", des procédures de censure, de suspension, voire d’exclusion existent. C’est le cas lors d’une condamnation pénale supérieure à un an d’emprisonnement, "ce qui arrive trois à quatre fois par an", reconnaît José Tomas.

Stelio Farandjis, ancien secrétaire général du Haut Conseil de la francophonie et officier de la Légion d’honneur se dit "très honoré" par cette "grande distinction". Il avoue sa "passion pour la France" et déclare ne pas comprendre ceux qui la refusent. Quant à la polémique autour de Maurice Papon, elle est selon lui une "pure provocation". "Un citoyen, dit-il, surtout s’il a été distingué, a certes des droits, mais doit respecter ses devoir. M. Papon avait été condamné, il faut respecter la loi."

 

par Aymeric Christensen publié dans : A plus d'un titre 1.0
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Samedi 3 février 2007

Pascal Maitre, qui parcourt la planète avec un appareil photo en bandoulière pour rapporter des histoires sur pellicule couleur, porte un regard nuancé et plein de recul sur sa vie. Portrait d'un passionné étrangement dépassionné.

 

L'homme entre dans la pièce et salue ceux qui croisent son regard ; les autres ne se sont pas encore aperçus de son arrivée. En silence, il installe son ordinateur dans un coin, consulte son téléphone portable, patiente tranquillement, discrètement. Avec sa chemise mauve ouverte, ses manches retroussées et son bronzage, il semble rentrer de vacances et ne pas avoir réalisé que c'est l'hiver à Paris. Bientôt, tous les regards seront tournés vers lui.

Pascal Maitre est reporter-photographe. De sa voix plutôt faible, légèrement rauque, il insiste sur les deux aspects de son métier. Ce n'est pas la photographie artistique qu'il recherche, même s'il n'exclut pas l'esthétique dans ses clichés : ce qu'il veut, c'est "raconter des histoires, chercher l'information par l'image". Il lui arrive d'exposer ou de publier des ouvrages, mais toujours dans la perspective de son "travail de journaliste", en dressant des "portraits géopolitiques" de régions du monde, avec peut-être une sensible prédilection pour l'Afrique.

Ce Berrichon de 52 ans a en effet commencé sa carrière dans le groupe Jeune Afrique, avant de travailler pour l'agence Gamma et de devenir indépendant. Il publie aujourd'hui des photoreportages dans Geo (éditions allemande et française), National Geographic, mais aussi L'Express ou Le Figaro magazine. Et il ne se verrait pas faire autre chose, lui qui a vu naître son goût de l'image quand un "oncle d'Amérique" lui a offert son premier appareil photo. Il avait 13 ans, et à compter de ce jour "il n'y avait plus que ça qui m'intéressait", confie-t-il. "Pourtant, je n'ai pas suivi de formation. J'ai commencé des études de psycho, j'ai été pion... C'est comme ça que j'ai pu financer mes premiers voyages." À 18 ans, il part faire le tour de l'Inde, puis un périple au Pérou l'année d'après, toujours avec son appareil dans la valise. Plus tard, son service militaire, effectué dans le service photo de l'armée, lui permet de rencontrer de nombreux journalistes et lui ouvre la voie de son métier. C'est ainsi que, sans ambition particulière au départ, Pascal Maitre a bénéficié de "coups de chance" qui l'ont conduit où il est aujourd'hui - c'est à dire partout.

 

Au bout du monde, tenir la distance

Comme il retrace son parcours, ses mains caressent la table devant lui. Intarissable, il accompagne la description de ses photos par de multiples anecdotes. Au-delà de l'aspect très posé de sa diction, c'est par les gestes que semble s'exprimer son amour du terrain - d'une façon concrète, presque tactile, à mille lieues d'un discours trop théorique, ou au contraire trop exalté.

Il y a là un aspect surprenant du personnage : alors qu'on pourrait l'imaginer dévoré de passion, Pascal Maitre se montre étonnamment distant lorsqu'il évoque son contact avec certaines zones sensibles de la planète. "Je n'ai jamais été militant d'une cause, admet-il, et je tâche de 'gérer' la révolte ou la colère que je ressens par moments." Face à la violence et à la barbarie, il existe certaines choses qu'il ne photographiera pas, mais il écarte néanmoins l'idée que cela puisse provoquer chez lui un traumatisme. "Il faut savoir garder une distance, rester clair. Si tu emportes tout sur toi, tu deviens dingo..."

Ces dernières années, grâce aux nouveaux moyens d'information, les peuples ont pris conscience du fossé qui les sépare des Occidentaux. Pascal Maitre reconnaît que les choses se sont "crispées", que les photographes sont moins bien acceptés. Dans certaines régions, les voyages nécessitent une lourde préparation en terme de sécurité. "Mais la plupart du temps, les gens vous laissent faire, ne serait-ce que pour qu'on sache ce qu'ils vivent." En caressant la paume de sa main, Pascal Maitre poursuit : "La vie est toujours plus forte que le reste, les gens sont très solides. C'est assez encourageant, au fond." Ni pessimiste ni optimiste, son regard est sombre quand il analyse le monde, mais s'éclaire dès lors qu'il s'attache aux hommes.

Très disert sur les aspects concrets de son métier, il devient évasif lorsque les questions touchent à sa sensibilité. Il admet être un solitaire, mais pas par recherche, simplement parce que c'est la réalité de son travail. Il lui est arrivé d'avoir peur, bien sûr, mais "on ne ressent pas les choses de la même façon selon les jours". Alors qu'il est absent six à huit mois par ans, comment sa famille vit-elle les risques qu'il lui arrive de courir ? "Je ne dis pas tout, ça ne sert à rien. Et, depuis le temps, ils s'habituent." Au bout de trente ans de métier, peut-être est-ce là l'explication de la façon très "dépassionnée" que Pascal Maitre a de parler de son métier : ce n'est pas une passion, c'est bien plus que cela. C'est sa vie.

 

(Voir le site de Pascal Maitre.)

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Samedi 27 janvier 2007

Quelques centaines de Parisiens ont pris place sur le parvis de Notre-Dame, hier matin, pour suivre la célébration des funérailles de l’Abbé Pierre et dire un dernier adieu au "pape des pauvres". 

 

"Excusez-moi… Vous savez ce qui se passe ?" demande un touriste espagnol un peu perdu aux abords de la cathédrale Notre-Dame de Paris. "L’Abbé Pierre ? Ah ! oui, oui ! J’ai vu à la télévision : c’était une per-sonne très importante pour les Français." À deux Japonais tout aussi surpris de ne pas pouvoir s’appro-cher pour prendre leurs photos, un agent de police tente d’expliquer : "Non, fermé… obsèques… euh… funeral ?" Il est 8h45, le soleil se lève à droite des tours de l’édifice, le service d’ordre laisse filtrer les premières personnes sur le parvis.

Pour le moment, ils ne sont pas très nombreux à s’être déplacés par -5°C. Les visages sont un peu crispés par le froid, il n’y a pas de bousculades mais beaucoup de calme parmi ceux qui se pressent contre les barrières, près des écrans géants qui ont été installés. L’atmosphère, au milieu ce petit attroupement d’écharpes et de bonnets, a quelque chose de paisible et de feutré. Les seuls à s’agiter, ce sont les journalistes qui s’affairent autour de leurs camionnettes, sur le côté. Certains finissent de mettre en place leur caméra, d’autres commencent les premières interviews. Il y a ceux qui s’énervent, comme cette équipe qui n’arrive pas à décharger une caisse : "P… ! Ils se sont garés juste là où y faut pas, eux ! C’est Emmaüs ? Ouais, ben ils font chier, à Emmaüs !" Il y a aussi ceux qui ont l’air de s’amuser au passage d’un vieil homme, vêtu d’une pèlerine et d’un béret noirs, une canne à la main. "Filme-le, filme-le : c’est l’Abbé !", lance quelqu’un dans un grand éclat de rire.

 

"Cet endroit, ça ne lui ressemble pas"

Tout le quartier a été bouclé. Ceux qui se sont levés de bonne heure et ont bravé le froid pour être les premiers à l’intérieur en seront pour leurs frais : seuls les Compagnons d’Emmaüs munis de badges sont autorisés à entrer. Et encore… Les négociations commencent auprès du service d’ordre. "Quand on est catho et qu’on a envie d’aller à la messe, comment on fait ?" insiste Rodolphe. Sans doute est-il plus chanceux que les autres : "Allez, lui lâche-t-on, attendez-moi ici : je vais vous faire passer…" Le jeune homme sourit, visiblement heureux d’avoir trouvé un interlocuteur compréhensif. Il avait posé sa journée depuis longtemps, l’occasion était belle de venir se "recueillir" auprès de son "frère chrétien". Assis à quelques mètres de là, Jean-Paul refuse de tenter sa chance. "J’ai beau avoir la foi, explique-t-il, je suis venu prier de façon non religieuse, avec tout le monde. Pour moi, la simplicité de l’Abbé ne correspond pas à la grandeur de cette cathédrale. Il aurait été mieux dans l’intimité d’un monastère, auprès des pauvres." "Cet endroit, ça ne lui ressemble pas, renchérit Annie, d’un ton désabusé. Il n’y aura de la place que pour des personnalités qui n’ont rien à voir avec son message." Philippe, un ancien sans-abri, nuance ce propos entre la distribution de deux tracts pour une église protestante : "Lui rendre hommage, c’est la moindre des choses. Et on ne peut pas faire autrement que comme ça, et ici."

L’émotion est comme la brise glaciale : elle s’insinue partout. De façon souvent indistincte, tous ceux qui sont présents se sentent un peu redevables envers l’Abbé Pierre. Comme si l’"homme de Dieu" que presque tous s’accordent à saluer était avant tout un modèle d’"homme de bien", capable de réveiller les consciences, d’empêcher la société de "s’installer dans l’indifférence", comme le souligne Yves, l’un des tout premiers arrivés, avant de fondre en larmes. Un homme qui arbore une photo de l’Abbé sur son manteau s’approche pour le consoler. On fait un peu de place autour d’eux. Puis Yves se reprend et vérifie la batterie de son téléphone portable. C’est qu’il compte bien filmer la procession et le cercueil au moment de leur entrée dans la cathédrale… Signe de la popularité d’un homme qui, tout en étant tourné vers les plus pauvres, n’a cessé d’être une figure de premier plan.

 (Merci à Antonin Sabot pour les photos.)

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Dimanche 21 janvier 2007

 

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Jeudi 18 janvier 2007

Comment vont les rapports franco-américains ? Ils vont bien, merci, à en croire Cynthia R. Doell, chargée de l'information à l'ambassade des États-Unis en France, pour qui "vouloir les définir comme meilleurs ou moins bon n'a pas de sens". Selon elle, ils sont tout simplement "normaux". L'expression présente l'avantage d'être rassurante pour tous les coqs hexagonaux avides de savoir leur pays considéré à l'étranger... tout en évitant à la représentante de s'avancer trop sur la question.

Donc, tout va très bien, Madame la marquise (de La Fayette, sans doute) : les tensions issues de la vive opposition française à la guerre en Irak ne doivent pas inquiéter, puisque les relations entre les deux pays sont "fondamentalement normales". Nous sommes simplement en présence de "deux États adultes" ayant l'un comme l'autre une "vision forte en matière de politique étrangère, ainsi qu'un sens aigu de la Nation". Encore deux expressions suffisamment vagues pour ne froisser personne en ne disant, au fond, presque rien. Les "États adultes" pourraient renvoyer à l'opposition entre "vieille Europe" et "jeune Amérique", en se gardant bien de valider ou d'étouffer le dérapage tant reproché à Donald Rumsfeld. Une formulation diplomate, en somme, ce qui tombe bien, puisque Cynthia R. Doell l'est (diplomate). Quant à la "vision forte en matière de politique étrangère" et au "sens aigu de la Nation", cela reste une façon aimable d'évoquer des conceptions et intérêts différents, doublés de caractères forts. Des rapports un peu tendus, finalement ; mais "normaux", pour autant que le terme signifie quelque chose dans les relations internationales. 

Gants de velours, mains de fer et langues de bois

Difficile, à vrai dire, d'obtenir un commentaire plus précis de la part de la représentante de l'ambassade, condamnée à se faire porte-voix du gouvernement nord-américain et à abandonner à la douane toute trace d'opinion personnelle (elle a commencé par prévenir qu'elle ne pourrait pas répondre sur certains sujets, comme la situation en Irak).

Cynthia R. Doell tient toutefois à le préciser : "Sur bien des points, nous coopérons de façon incroyablement proche". Par "bien des points", il faut d'abord entendre tout ce qui concerne la lutte contre le terrorisme. Mais quoi de plus "normal" entre "deux États adultes" désirant garantir leur propre sécurité ? Après tout, la France est "le plus vieil allié des États-Unis" - selon la fameuse expression qui ressort à chaque crise entre les deux pays - et il est naturel pour des alliés d'avoir des rapports de proximité, au moins par moments. Il peut en effet être bon pour des Français, si souvent tentés par l'anti-américanisme (primaire ou non), d'entendre que, même si les journaux nord-américains ne s'intéressent pas aux affaires de notre pays, les deux nations sont "très proches" diplomatiquement.

Restent alors quelques domaines où les choses ne semblent pas devoir évoluer. "Je ne pense pas que le ministre de la Culture m'appelle un jour pour me dire qu'il n'y a pas assez de films hollywoodiens en France !" sourit Cynthia R. Doell. Certes, mais dans la mesure où les productions américaines totalisent encore pour l'année 2006 plus de 40% des entrées, on trouvera difficilement cela anormal...

 

par Aymeric Christensen publié dans : A plus d'un titre 1.0
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