Quelques centaines de Parisiens ont pris place sur le parvis de Notre-Dame, hier matin, pour suivre la célébration des funérailles de l’Abbé Pierre et dire un dernier adieu au "pape des pauvres".

"Excusez-moi… Vous savez ce qui se passe ?" demande un touriste espagnol un peu perdu aux abords de la cathédrale Notre-Dame de Paris. "L’Abbé Pierre ? Ah ! oui, oui ! J’ai vu à la télévision : c’était une per-sonne très importante pour les Français." À deux Japonais tout aussi surpris de ne pas pouvoir s’appro-cher pour prendre leurs photos, un agent de police tente d’expliquer : "Non, fermé… obsèques… euh… funeral ?" Il est 8h45, le soleil se lève à droite des tours de l’édifice, le service d’ordre laisse filtrer les premières personnes sur le parvis.
Pour le moment, ils ne sont pas très nombreux à s’être déplacés par -5°C. Les visages sont un peu crispés par le froid, il n’y a pas de bousculades mais beaucoup de calme parmi ceux qui se pressent contre les barrières, près des écrans géants qui ont été installés. L’atmosphère, au milieu ce petit attroupement d’écharpes et de bonnets, a quelque chose de paisible et de feutré. Les seuls à s’agiter, ce sont les journalistes qui s’affairent autour de leurs camionnettes, sur le côté. Certains finissent de mettre en place leur caméra, d’autres commencent les premières interviews. Il y a ceux qui s’énervent, comme cette équipe qui n’arrive pas à décharger une caisse : "P… ! Ils se sont garés juste là où y faut pas, eux ! C’est Emmaüs ? Ouais, ben ils font chier, à Emmaüs !" Il y a aussi ceux qui ont l’air de s’amuser au passage d’un vieil homme, vêtu d’une pèlerine et d’un béret noirs, une canne à la main. "Filme-le, filme-le : c’est l’Abbé !", lance quelqu’un dans un grand éclat de rire.
"Cet endroit, ça ne lui ressemble pas"
Tout le quartier a été bouclé. Ceux qui se sont levés de bonne heure et ont bravé le froid pour être les premiers à l’intérieur en seront pour leurs frais : seuls les Compagnons d’Emmaüs munis de badges sont autorisés à entrer. Et encore… Les négociations commencent auprès du service d’ordre. "Quand on est catho et qu’on a envie d’aller à la messe, comment on fait ?" insiste Rodolphe. Sans doute est-il plus chanceux que les autres : "Allez, lui lâche-t-on, attendez-moi ici : je vais vous faire passer…" Le jeune homme sourit, visiblement heureux d’avoir trouvé un interlocuteur compréhensif. Il avait posé sa journée depuis longtemps, l’occasion était belle de venir se "recueillir" auprès de son "frère chrétien". Assis à quelques mètres de là, Jean-Paul refuse de tenter sa chance. "J’ai beau avoir la foi, explique-t-il, je suis venu prier de façon non religieuse, avec tout le monde. Pour moi, la simplicité de l’Abbé ne correspond pas à la grandeur de cette cathédrale. Il aurait été mieux dans l’intimité d’un monastère, auprès des pauvres." "Cet endroit, ça ne lui ressemble pas, renchérit Annie, d’un ton désabusé. Il n’y aura de la place que pour des personnalités qui n’ont rien à voir avec son message." Philippe, un ancien sans-abri, nuance ce propos entre la distribution de deux tracts pour une église protestante : "Lui rendre hommage, c’est la moindre des choses. Et on ne peut pas faire autrement que comme ça, et ici."
L’émotion est comme la brise glaciale : elle s’insinue partout. De façon souvent indistincte, tous ceux qui sont présents se sentent un peu redevables envers l’Abbé Pierre. Comme si l’"homme de Dieu" que presque tous s’accordent à saluer était avant tout un modèle d’"homme de bien", capable de réveiller les consciences, d’empêcher la société de "s’installer dans l’indifférence", comme le souligne Yves, l’un des tout premiers arrivés, avant de fondre en larmes. Un homme qui arbore une photo de l’Abbé sur son manteau s’approche pour le consoler. On fait un peu de place autour d’eux. Puis Yves se reprend et vérifie la batterie de son téléphone portable. C’est qu’il compte bien filmer la procession et le cercueil au moment de leur entrée dans la cathédrale… Signe de la popularité d’un homme qui, tout en étant tourné vers les plus pauvres, n’a cessé d’être une figure de premier plan.
(Merci à Antonin Sabot pour les photos.)
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