La scène se passe au tribunal correctionnel de Paris : quelques prévenus passent en comparution immédiate. Dans la salle, un jeune homme s'installe et écoute en prenant des notes. Peu à peu, la curiosité de voir la justice à l'oeuvre laisse place à un malaise grandissant. Cette impression diffuse de voir défiler une cour des miracles, en simple spectateur, presque voyeur.
Un an ferme pour un ordinateur
Le premier jugement pose l'ambiance : un SDF d'une quarantaine d'années, toxicomane, comparaît pour avoir volé un ordinateur et un appareil photo numérique, au sixième étage d'un immeuble du huitième arrondissement. Comment a-t-il fait ? Il a tout simplement escaladé un échafaudage en construction. Problème : il était sous mise à l'épreuve, après avoir été condamné pour des faits identiques en avril. Son casier judiciaire fait 11 pages, il a passé 17 ans en prison et affiche un beau palmarès de 31 condamnations.
Le procureur (je n'aimerais pas avoir pour métier d'être "le méchant" tous les jours) souligne que "l'individu ne remet pas en cause son comportement". Il requiert 8 mois de prison. Ce sera finalement un an ferme. Quand on l'emmène, l'homme hurle.
A quoi sert une telle peine ? Après 17 ans en prison, on doute qu'une année supplémentaire change quelque chose. Et, après tout, aucune des condamnations antérieures n'impliquait des violences... Alors quoi ? Je continue de m'interroger.
Ce serait drôle, si ce n'était pas si triste
Etonnant de voir comme certains prévenus s'enferme dans des positions absolument indéfendables. Comme des enfants pris sur le fait, ils se replient sur eux-mêmes et nient. Ils nient, nient et nient encore, contre tout bon sens. Puis ils s'effondrent et avouent en bloc. On ressent un peu de soulagement pour eux, voire une certaine empathie.
Le premier cas doit être d'une banalité affligeante. Arrêté au volant d'une voiture non assurée, de nuit alors qu'il roulait sans phares et avec un taux d'alcolémie trop élevé, et surtout sans permis, l'homme baisse les yeux. Il a déjà été arrêté dans des circonstances similaires en mars et en avril. Trois fois en trois mois. Et il nie : non, il ne conduit pas régulièrement. La faute à pas de chance... Le procureur insiste, le prévenu tient bon. Un peu, encore un peu. Finalement, il baisse un peu plus les yeux et admet.
Plus rocambolesque encore, la comparution de deux Roumains interpellés de nuit en train de voler du cuivre sur un chantier. Ils n'ont rien fait. Les policiers sont des menteurs. La "femme policier" a pris les métaux, les a mis dans un sac et les leur a donnés. Les empreintes digitales ? la police s'est trompée. Le casier judiciaire de l'un des deux ? ce n'est pas lui. Plus fort encore, ce dernier prétend être atteint d'une cirrhose du foie, de l'hébatite B, de la tubercolose et sujet à des crises d'épilepsie. Pourtant, la visite médicale n'a rien confirmé. Les deux jeunes s'obstinent jusqu'au dernier moment, où ils se mettent à pleurer, admettent "avoir fait une bêtise", et disent qu'ils veulent retourner en Roumanie.
Un avocat comme dans les films
Dans la plupart des affaires, les avocats commis d'office font le strict minimum. Leurs "clients", ils les défendent parfois plus que mollement.
Soudain, vers la fin de l'après-midi, coup de théâtre. Un avocat, un vrai, apparaît. Un payé par l'accusé. Je peux vous assurer qu'on sent la différence. Il se lève, commence à marcher et parle en faisant de grands gestes. Point par point, il montre les failles de la procédure. Soudain, cette petite salle devient le décor d'un film ou d'une série policière. (A la différence notable que personne ne s'écrie : "Objection !" à tout bout de champ comme l'imposent ces agaçants scénaristes...) Au final, il parviendra à faire relaxer son client "au bénéfice du doute".
La chute est encore plus savoureuse. A la sortie, je l'entends parler avec la femme de ce dernier : "Je ne sais pas s'il le méritait", dit-il. Elle s'offusque, assure que si ; il lui réplique d'un air entendu : "Ouais, ouais..."
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