Michael Lonsdale, 75 ans, est une figure familière mais discrète de la scène et des écrans. Anglais par son père, Français par la langue, il semble pren- dre un malin plaisir à se trouver sans cesse là où on ne l’attend pas. Rencontre avec un comédien inclas- sable.
Depuis combien de temps l’enfant qui vit ici n’a-t-il pas rangé sa chambre ? Dans son appartement, les livres, les peintures, les lettres et une foule d’objets sont empilés un peu partout. De son propre aveu, il est incapable de se décider à jeter, il "thésaurise".
L’endroit évoque davantage un atelier qu’un lieu de vie. Car Michael Lonsdale peint, comme en témoignent les grandes fleurs multicolores qui dépassent des cartons. À côté de son métier d’interprète, c’est son espace de création, son "domaine secret", son "monastère". Quand il est trop occupé, ses pinceaux lui manquent. "Parfois, en peignant, c’est comme si j’étais dans une plénitude. Je m’arrête et je reste en contemplation devant quelque chose qu’on ne peut pas nommer…"
Derrière ses sourcils en broussaille et sa barbe, de sa voix si particulière, il laisse échapper un petit rire. Le comédien – ou peut-être est-ce le peintre, à ce moment-là ? – se lève pour aller admirer le coucher du soleil : "Venez voir ça, c’est fabuleux." Le regard qu’il porte sur les choses est à la fois émerveillé et facétieux. Il s’amuse d’un rien, raconte qu’un homme l’a un jour interpellé dans le métro : "Vous ici ? Bah, ça alors ! je croyais que vous aviez une Rolls avec chauffeur !" Michael Lonsdale a oublié de se prendre au sérieux. Sans doute laisse-t-il cela aux grandes personnes.
"C’est le jeu qui continue…"
Enfant, il ne s’arrêtait jamais de jouer. Il construisait dans sa chambre de grands bateaux qu’il remplissait de petits soldats, il se racontait des histoires. À l’heure des repas, il fallait que son père vienne le chercher pour le faire descendre : "Now, we’re having lunch !" Il ajoute en riant : "Je me bâfrais le plus vite possible et je demandais : ‘Bon, je peux aller jouer ?’" Ce goût, il l’a gardé. L’emploi du verbe "jouer" pour parler de la comédie n’est peut-être pas pour rien dans sa vocation… "Je me suis dit : c’est le jeu qui continue. Vous savez, j’ai pu assez bien assumer mon rêve d’enfant. Je crois que j’ai toujours rêvé de rencontrer quelqu’un… et ce quelqu’un, c’était moi-même !"
Mais le jeu a aussi permis à l’enfant Michael Lonsdale de s’extérioriser, de surmonter sa très grande timidité. "Je n’osais pas parler aux gens, reconnaît-il, j’étais très, très inhibé." Il a conservé cette légère distance qui fait parfois dire de lui qu’il est "intimidant", qualificatif qui l’a toujours beaucoup étonné : "On dit que les timides sont intimidants, mais tout de même ! Je ne suis pas quelqu’un qui fait peur !"
Singuliers pluriels
Tour à tour Michel, Michaël, Michael, l’acteur mène une carrière à l’image de son prénom : multiple et fluctuante. Il n’aime rien tant que l’aventure, la découverte, l’imprévu… Bien malin qui pourrait l’enfermer dans un type de rôles, tant il passe avec aisance d’un registre à l’autre. "J’aime bien être là où l’on se s’attend pas à me voir : faire l’acteur intellectuel, Rive gauche, et puis tout à coup jouer dans un James Bond !"
Il a toujours pris garde à ne pas se laisser enfermer dans un "emploi". Une remarque d’un chauffeur de taxi l’a un jour décidé à ne plus accepter les personnages de méchants – Vox populi… Son rôle dans Moonraker (Lewis Gilbert) a marqué les esprits, mais avait-il une prédilection pour les "mauvais" ? "Non, mais ils font partie du monde, alors autant les jouer pas trop mal." L’une de ses amies confirme : "Sans les rechercher, il n’est pas gêné par les rôles déplaisants. Pour lui, même dans le pire salaud, il y a une part de bonté."
Les rôles de prêtres ont également bien failli lui coller à la peau. "J’ai fait toute la hiérarchie ! dit-il, amusé. Après, il faut se méfier, parce que certains ont tendance à se dire : ‘Les religieux, on les confie à Lonsdale, il fera ça très bien !’"
S’il pèse ses mots quand il parle de lui-même, sa parole semble se libérer chaque fois qu’il évoque les personnes qui ont compté dans sa vie. La conversation est peuplée de "personnages". On voit surgir des artistes, telle Tania Balachova, son professeur de théâtre : "Elle a changé ma vie… Elle m’a permis de sortir de moi-même." D’autres, comme Marguerite Duras et Samuel Beckett, ont eu une grande influence sur lui. Il vante aussi le talent de certains jeunes metteurs en scène, ou de l’acteur Mathieu Amalric, avec qui il vient de tourner un film : "Une bonne rencontre. Épatant !" Sur certaines figures religieuses, il est intarissable : le père Maurice Zundel ("un extraordinaire génie"), saint Séraphin de Sarov ("C’est la lumière de la Russie, cet homme-là !"), "la petite Thérèse de Lisieux"… Michael Lonsdale passe de l’un à l’autre, non pas pour se dérober, mais avec un enthousiasme et une spontanéité évidents. Comme si parler de lui-même, c’était d’abord parler des autres.
Il était une foi…
Son attrait pour les hommes de foi et les écrits spirituels est enraciné dans la religion catholique. Baptisé à 22 ans, il a fait dans les années 1980 la rencontre du Renouveau charismatique qui l’a profondément marqué. "Je venais de perdre quatre ou cinq membres de ma famille, j’étais comme un arbre dont on avait coupé les branches. J’ai crié vers Dieu : ‘Sauve-moi, je ne veux plus vivre !’ Mon parrain m’a emmené dans un groupe de prière, et là, j’ai senti que je respirais…" Depuis, il parle de sa foi avec facilité. Certaines personnes lui ont même reproché de trop le faire, mais qu’importe : "Il faut le dire…"
Est-ce de là que lui vient son intérêt pour l’être humain, qui lui fait dire que "chaque personne est un trésor inestimable" ? Il cite volontiers la pureté du cœur comme qualité qu’il apprécie le plus. "C’est quelqu’un de profondément humble, déclare Jean-Marc Morin, qui l’a connu dans une assemblée charismatique. Il n’a pas une présence écrasante, au contraire : on a l’impression de s’élever, quand on est avec lui." Peut-être parce que la vérité sort de la bouche des enfants…
(Photo : Richard Dumas.)
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